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Nouvel émissaire des Nations unies en Libye, l'Afrique déterminée à faire entendre sa voix

Tripoli, Libye (PANA) - Les écueils rencontrés pour la nomination d'un nouvel émissaire des Nations unies en Libye, sept mois après la démission du représentant du Secrétaire général de l'ONU, Ghassan Salamé, n'ont d'égal que les énormes enjeux nourris autour de ce poste et à la complexité du dossier libyen marqué par les ingérences étrangères, amenant l'Union africaine (UA) à s'impliquer davantage en tenant à ce que le prochain chef de mission de l'ONU chargé de mener la médiation politique dans ce pays d'Afrique du Nord soit issu du continent africain.

Une position qui a donné lieu à une lutte acharnée entre l'UA et les Etats-Unis au sein du Conseil de sécurité, relative à la nomination du prochain émissaire onusien en Libye.

On rappelle que des pays africains au sein du Conseil de sécurité se sont opposés dernièrement à un candidat soutenu par les Etats-Unis pour occuper le poste d'émissaire. 

Ainsi, le Bulgare Nicolaï Mladenov, coordinateur spécial de l’ONU pour le processus de paix au Moyen-Orient, a été proposé à ce poste, bénéficiant de l'aval de Washington.

Mais des pays africains présents au Conseil de sécurité ont rejeté cette candidature, réaffirmant leur attachement à la désignation d'un candidat africain.

Ce rejet qui intervient après une réforme du poste de représentant spécial du Secrétaire des Nations unies en Libye défendue par les Etats-Unis, consistant à scinder la fonction en deux avec "un envoyé spécial" chargé de chapeauter la médiation politique entre les protagonistes de la crise libyenne et "un coordonnateur" ayant pour tâche la gestion administrative de la Mission d'appui des Nations unies en Libye (MANUL) et placé sous tutelle de l'envoyé spécial.

Bien que les pays africains, ainsi que certains pays européens membres du Conseil de sécurité, à l'instar de la France et de l'Allemagne, se soient, au début, opposés à cette restructuration du poste onusien, dénonçant une volonté de bloquer la nomination d'un émissaire, le projet américain a finalement abouti.

Pour le professeur de Sciences politiques à l'université libyenne, Abdessalam Belaïd al-Ghaidi, "cet épisode n'est qu'un élément d'une série de luttes entre les pays africains et les Etats-Unis qui ont fait capoter la nomination de plusieurs candidats africains pressentis à ce poste".

Il a rappelé à ce sujet, que "dés le mois de mars, juste après que le Libanais Ghassan Salamé a jeté l'éponge pour des raisons de santé, l'ancien ministre algérien des Affaires étrangères et diplomate africain chevronné, Ramtane Lamamra, a été désigné par le Secrétaire général l'ONU, Antonio Guterres, pour son expérience et sa profonde connaissance du dossier acquises lors de son passage à la tête du Conseil de sécurité et de paix de l'Union africaine".

M. al-Gaidi a indiqué que "devant les blocages des Etats-Unis, Lamamra a préféré lui-même se désister pour donner l'opportunité à une nouvelle candidature, étant donné que cette opposition américaine entachera sans nul doute son mandat et décrédibilisera son action de médiation qui exige des contacts avec les grandes puissances qui tirent réellement les ficelles en coulisses".

"Ensuite, c'est autour de l'ancienne ministre ghanéenne, Hanna Tetteh, dont la candidature a fait l'unanimité au sein des membres du Conseil de sécurité de l'ONU d'échouer, en raison des manœuvre des Etats-Unis en faveur de la candidature de l'ex-Première ministre danoise, Helle Thoming-Schmidt", a-t-il souligné.

A noter que les Etats-Unis se sont, par le passé, mis en travers de l'ambition de l'Union africaine de nommer un envoyé spécial conjoint UA/ONU, destinée à démonter l'implication de l'organisation continentale dans la recherche d'une solution en Libye de laquelle, elle a été écartée au profit des ingérences étrangères depuis 2011.

Subissant les contrecoups de la crise libyenne qui a débordé sur divers pays africains, notamment les pays du Sahel, comme le Mali, le Niger, le Burkina Faso et le Tchad, qui subissent les assauts et attaques de groupes armés islamistes extrémistes ayant prêté allégeance à AQMI et à Daech, après s'être équipés d'armes récupérées en Libye.

Des armes pillées dans l'arsenal militaire engrangé par Kadhafi durant son règne, estimées à plus de 23 millions qui circulent  librement parmi la population et aux mains des groupes armés et milices après la révolution du 17 février qui a renversé l'ancien régime.

L'essor de la mouvance djihadiste dans la région du Sahel et les répercussions de la crise libyenne sur la stabilité des pays du voisinage de la Libye ont fini par persuader les dirigeants africains de s'impliquer davantage dans les efforts de recherche de solution à la crise, d'où cette détermination qui s'est forgée lors du 32ème sommet du 10 février 2019 à Addis -Abbeba.

Un plan portant sur une feuille de route comprenant une Conférence de réconciliation en Libye et des élections a été élaborée a laquelle se sont ajoutés divers mécanismes crées par l'UA où les pays membres destinés à trouver un espace de recherche d'un règlement à la crise libyenne dans un cadre africain.

Le groupe des pays du voisinage de la Libye, le Comité de Haut niveau de l'Union africaine sur la Libye et le Quartet comprenant l'UA, la Ligue arabe, l'UE et l'ONU, qui représentent autant de cadres de concertation se réunissent régulièrement en vue d'une solution à la crise libyenne.

Hamouda al-Issaoui , un analyste politique libyen, a souligné qu'"encore aujourd'hui des initiatives de pays africains se poursuivent toujours pour trouver une solution en Libye dont, la dernière en date est celle du Maroc qui abrite actuellement le deuxième round du dialogue entre les délégués du Haut Conseil d'Etat et de la Chambre des représentant (Parlement) pour parachever les discussions entamées début septembre sur la nomination aux postes de souveraineté tels que le procureur , le gouverneur de la Banque centrale, le président de la commission électorale ... ect".

Il a ajouté que "ces rencontres qui doivent débuter officiellement demain, après deux reports, devraient être couronnées par un accord entre les deux groupes parlementaires".

M. al-Issaoui a rappelé que "l'Algérie a, dès l'accession au pouvoir de l'actuel président Abdelmajid Tabboune, entrepris une initiative de médiation pour rapprocher les points de vue entre les parties au conflit en Libye", ajoutant que " le président algérien a impliqué la Tunisie et œuvre à organiser une rencontre entre les protagonistes libyens via une conférence libyo-libyenne sans ingérences extérieures".

Il a cité aussi "le président égyptien Abdel Fatteh al-Sissi qui a proposé en juin dernier un plan de sortie de crise baptisé +Déclaration du Caire pour un règlement de la crise en Libye+, reposant sur la proclamation d'un cessez-le feu, l'arrêt de la ligne de front à Syrte et aà l-Joufra , la reprise des pourparlers militaires de la Commission militaire conjointe 5+5 sous les auspices de l'ONU et l'organisation d'élections générales".

Même si ces deux dernières initiatives de médiation n'ont pas réussi à rapprocher les Libyens, en raison des ingérences étrangères et des enjeux que revêt la Libye, donnant à ce dossier une dimension internationale, cela reflète l'intérêt que représente ce pays pour les Africains et l'organisation continentale panafricaine, qui tient à faire partie des efforts de recherche d'une issue politique.

Certes les Etats-Unis se sont investis dernièrement dans la recherche d'une solution, arrivant à faire avancer les choses, notamment au niveau de volet du pétrole et la levée du blocus en dialoguant avec les deux camps en présence, le Conseil présidentiel du Gouvernement d'union nationale et celui de Haftar.

Mais Washington est motivée essentiellement par des considérations géostratégiques, en raison de la présence de la Russie aux côtés de Haftar via les mercenaires du groupe Wagner, réputés proches du Kremlin.

Leur rivalité traditionnelle avec Moscou fait que les Etats-Unis veulent aussi avoir une mainmise du moins, un bras en Libye pour garantir que la vision de la Russie ne soit pas favorisée lors de négociations politiques.

La conjoncture actuelle en Libye est favorable au consensus grâce à de nouvelles donnes.

Les derniers développements sont marqués par l'annonce de la démission du président du Conseil présidentiel, Fayez al-Sarraj, et son intention de transmettre son pouvoir à une nouvelle autorité issue de la Commission des pourparlers politiques inter-libyens, la proclamation d'un cessez-le feu informel depuis le 21 août et les recommandations de la réunion de Montreux en Suisse le 9 septembre, d'instaurer une phase transitoire de 18 mois au cours desquels, sera restructuré le Conseil présidentiel avant des élections générales en mars 2021.

Ce climat a poussé à l'optimisme général, selon des analystes qui notent les obstacles représentés par les pays sponsors des deux camps les Emirats arabes unis, l'Egypte et la Russie soutenant Haftar et la Turquie et le Qatar appuyant le Gouvernement d'union nationale.

L'élan créé a permis de fixer pour mi-octobre courant à Genève la reprise du Forum politique libyen inclusif, parrainé par les Nations unies, chargé de nommer une nouvelle autorité et de trouver le consensus pour l'instauration d'une nouvelle transition.

Sur le départ avec la fin de sa mission en septembre , la Représente spéciale par intérim du Secrétaire général de l'ONU , l'Américaine Stephanie Williams, doit conduire ces négociations politiques ce qui, selon ces mêmes analystes, hypothèque les chances de réussite de ce Forum malgré l'enthousiasme des participants à trouver une solution.

Ainsi, les observateurs de la scène politique libyenne estiment que la nomination d'un nouvel Emissaire donnera un nouveau souffle aux pourparlers et permettra de consolider le cessez-le-feu, en donnant plus de poids aux engagements des protagonistes lors des discussions et le dotera d'une marge de manœuvre pour dissuader les pays sponsors des belligérants d'exercer des pressions de nature à perturber l'aboutissement à un règlement définitif de la crise libyenne.
-0- PANA BY/JSG/SOC 1oct2020