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France : Les Africains «pimentent» la langue française, selon un linguiste ivoirien

Paris, France (PANA) – Jean-Martial Kouamé, linguiste et Maître de conférences sur les sciences du langage à l’université Félix Houphouët-Boigny, à Abidjan, a déclaré que les locuteurs africains « pimentent » la langue française, car ils estiment que certaines de ses expressions manquent de consistance.

« En Afrique, la langue française est en contact avec d’autres langues et évolue dans un contexte multilingue. Dans la plupart des pays africains, le français est en contact avec plusieurs centaines de langues du terroir auxquelles il vient se greffer. Même si le français est en progression fulgurante, entraînant un impact sur elles, ces langues vont prendre leur revanche sur le français en imposant leur culture à la langue française », a déclaré Jean-Martial Kouamé, mercredi à Paris, lors de la présentation de la nouvelle édition de la langue française dans le monde.

Jean-Martial Kouamé, également spécialiste de la variation du français en Afrique et l’évaluation du programme de l’enseignement, notamment du français, a souligné que dans beaucoup de pays du continent, les Africains utilisent des tournures syntaxiques qu’ils jugent plus expressives que celles de la langue française.

« En Afrique, il y a pour les locuteurs du français des mots qui ne font pas sens et ils vont "pimenter" la langue française, la rendre plus consistante. Il y a plusieurs expressions qui n'ont pas de sens en Afrique, à l’instar de « sentir la moutarde qui monte au nez», pour exprimer une colère. Pour un locuteur africain du français, ce n’est pas assez significatif », a-t-il affirmé.

M. Kouamé, par ailleurs membre du Comité scientifique de l’Observatoire de la langue française de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), a cité d’autres expressions de la langue française qui ne collent pas à la situation en Afrique, comme « en faire tout un fromage », « avoir la frite », « arriver comme un cheveu dans la soupe », « avoir du pain sur la planche », « avoir la cerise », « avoir la pêche », on n’a pas tous ces fruits dans beaucoup de pays africains, a-t-il souligné.

D’autres expressions ont été complètement transformées dans certains pays, a-t-il dit, en prenant l’exemple de la Côte d’Ivoire où « mettre son grain de sel » est devenu  « mettre son cube Maggie », « se fend la pèche » est devenu « il rit goua goua goua », « rouler quelqu’un dans la farine » donne « mettre du beurre dans les yeux de quelqu’un » ou « la pomme de discorde » se dit « on va couper des ignames ».

Le professeur Kouamé a continué en citant d’autres expressions qui ont subi des transformations comme « s’occuper de ses oignons », qui donne « ne pas mettre sa bouche dans les affaires des gens », « battre le fer quand il est chaud » donne « en même temps, c’est mieux » ou « hésitation égale blessure », « les apparences sont trompeuses » transformé en « petit marteau casse gros caillou », « la charité bien ordonnée commence par soi-même » devenu « je t’aime mais je me préfère », « chassez le naturel, il revient au galop » donne « habitude c’est comme poil, quand on coupe ça pousse ».

« Les Ivoiriens trouvent une expression pour une situation parce qu’ils pensent que la langue française n’est pas très riche. A ce sujet, si celui qui fête son anniversaire est le jubilaire, les Ivoiriens ont créé l’anniversaireux ou l’anniversaireuse », a expliqué Jean-Martial Kouamé.

Les membres du Comité scientifique de l’Observatoire de la langue française, rappelle-t-on, ont présenté mercredi au siège de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) à Paris, à l’occasion de la Journée internationale de la Francophonie, la nouvelle édition de la langue française dans le monde.

L’édition 2019 de la langue française dans le monde, rapport élaboré tous les quatre ans par l’OIF, souligne que sur les 300 millions de locuteurs quotidiens du français répartis dans 106 pays et territoires, près 60% se trouvent désormais sur le continent africain.

L’ouvrage indique également que les francophones d’usage quotidien ont vu leurs effectifs s’accroître de 10%, sensiblement au même rythme que celui constaté entre 2010 et 2014, mais de 16% sur le continent africain soit 1 point de plus qu’entre 2010 et 2014.

-0- PANA BM/IS/IBA/SOC 21mars2019