Les Ivoiriens sous le charme des cantines scolaires

Abidjan- Côte d'Ivoire (PANA) -- "Mon grand frère a abandonné l'école parce qu'il ne supportait pas la faim.
Cela m'a profondément marquée.
Moi-même je devais parcourir six kilomètres à pied tous les matins pour me rendre à l'école.
A midi je me voyais dans l'obligation de partager le petit bol de riz que ma mère avait préparé, avec mes petits camarades qui, eux, n'avaient rien à manger".
L'auteur de ces propos, Mme Odette Loan Lago Daleba, directrice des cantines scolaires de Côte d'Ivoire depuis l'an 2000, nourrit quotidiennement, durant l'année scolaire, quelque 400.
000 élèves fréquentant 4.
000 des 8.
000 écoles primaires du pays, pour la modique somme de 25 F.
CFA le repas.
"On n'a pas forcément besoin d'aller dans une église pour dire qu'on cherche Dieu.
On peut le rencontrer ailleurs et partout", a affirmé cette Catholique très pratiquante, qui a fait de cette parole biblique son point d'ancrage avec un projet qu'elle a pratiquement piloté depuis 1989.
Parce qu'elle sait précisément ce que c'est que la "faim de midi", Mme Loan s'est totalement investie dans une entreprise qu'elle n'est pas loin de considérer comme un sacerdoce, voire une mission divine pour, a-t-elle assuré : "sauver le plus grand nombre d'enfants possible de cette terrible faim de midi".
Assistante sociale et sociologue de formation, spécialisée dans les stratégies d'intégration des populations au développement, la directrice des cantines scolaires de Côte d'Ivoire est une femme volontaire et déterminée, qui estime que les Africains ne doivent pas attendre que les autres leur apportent tout.
Ainsi lorsqu'en 1997, le Programme alimentaire mondial (PAM), qui assistait le projet depuis 1989, a annoncé qu'il se retirait, Mme Loan qui, à l'époque, n'était qu'un simple agent à la direction des cantines scolaires, a suggéré, au cours d'un séminaire, l'idée d'associer étroitement les communautés villageoises au fonctionnement des cantines, pour pouvoir les pérenniser.
"Il faut pérenniser ce programme.
Il faut intégrer les populations dans son développement.
Le riz qui nous parvient, ce sont nos partenaires qui nous l'envoient.
C'est dans d'autres pays du monde qu'il est produit.
Est-ce qu'en Côte d'Ivoire on ne peut pas produire du riz ? Est-ce qu'en Côte d'Ivoire on ne peut pas faire de l'élevage ? Est-ce qu'il y a des gens qui sont nés pour ça et d'autres pas ?", avait-elle notamment lancé aux séminaristes.
Grace à l'appui du PAM, qui n'est finalement pas parti, l'assistance technique et financière du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), le concours du gouvernement japonais, qui s'est engagé résolument dans le programme intégré de pérennisation des cantines scolaires et le soutien sans faille des autorités ivoiriennes, Mme Loan est aujourd'hui en passe de gagner son pari.
Dans son combat pour pérenniser les cantines existantes et en créer d'autres sur l'ensemble du territoire national, afin que le slogan "Une école, une cantine" soit une réalité tangible, elle accorde une place centrale aux femmes organisées dans le cadre de regroupements villageois.
"Si nous voulons redémarrer un vrai développement, qui intègre toute la société, il faut le faire avec les femmes.
Parce que quand vous convoquez une femme à une réunion, vous êtes sûr d'avoir le mari, vous êtes sûr d'avoir les enfants.
Et c'est un plateau extraordinaire pour parler de tous les problèmes qui se posent à la communauté", a expliqué Mme Loan, qui a déjà mis en place des dizaines de regroupements de femmes à travers le pays.
Femme de contact, adepte fervente du terrain, elle n'hésite pas à se déplacer régulièrement jusque dans les bourgades les plus reculées du pays profond et tenir des réunions de nuit avec les villageois.
Elle évoque, non sans émotion, le souvenir de ce chef de village de la région de Gagnoa, en pays Bété, qui lui a offert un billet de 5.
000 F.
CFA.
Le geste du chef de village s'explique par le fait que depuis 1958 qu'il est installé, c'était la première fois qu'il voyait un directeur d'administration se déplacer en personne pour sensibiliser les populations.
"En général, ils envoient leurs agents.
Et les agents viennent au village dans la journée pendant que tout le monde est aux champs.
Donc ils ne voient personne et vont ensuite faire des rapports.
Souvenez-vous toute votre vie que c'est vous qui menez le bon combat", lui avait dit le chef du village.
Les efforts et la persévérance de la directrice nationale des cantines scolaires de Côte d'Ivoire, qui se présente elle-même comme une "passionnée de la cantine", commencent à payer, puisque le modèle ivoirien s'exporte aujourd'hui sur le continent.
C'est précisément en reconnaissance de ses mérites que Mme Loan Daleba s'est vu décerner, à juste titre, en 2003 à Washington, aux Etats-Unis d'Amérique, le prix international de leader pour la lutte contre la faim et la pauvreté.
Elle a reçu ce prix au même titre que Mme Bertini, ancien directeur exécutif du PAM de 1991 à 2000, devant un parterre composé d'éminentes personnalités dont 300 sénateurs.

27 août 2004 16:17:00




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