France : En Afrique, la lutte contre le terrorisme est la nouvelle rente des régimes autoritaires, estime un chercheur français

Paris, France (PANA) – Marc-Antoine Pérouse de Montclos, chercheur de l’Institut de recherche pour le développement (IRD), a estimé, dans une interview, accordée au journal Libération que les régimes africains autoritaires profitent de la lutte contre le terrorisme et que la France ne les critiquent pas, soulignant que l’intervention de l’armée française au Sahel, au Mali est vouée à l’échec.

Pérouse de Montclos vient de publier un livre intitulé «L’Afrique, nouvelle frontière du djihad ?» dans lequel il analyse les trois principaux foyers djihadistes de l’Afrique subsaharienne : les Shebab en Somalie, Boko Haram dans le Nord-Est du Nigeria, et la nébuleuse Aqmi (Al-Qaeda au Maghreb islamique) au Mali tout en déconstruisant les discours dominants et en critiquant les opérations militaires menées par la France au Sahel.

Dans l’interview accordée à Libération dans son édition de jeudi, le chercheur français a estimé qu’affirmer que la pauvreté est la cause principale du terrorisme en Afrique serait un peu réducteur, car, affirme-t-il, les foyers djihadistes n’émergent pas forcément dans des zones les plus misérables et les fondateurs de ces groupes ne sont pas non plus issus des segments les plus pauvres de la population.

«Bien plus que la pauvreté, ce sont les inégalités sociales et le sentiment d’injustice qui jouent un rôle important. Une société où tout le monde est pauvre génère moins de conflit qu’une société où les inégalités sont criantes et où le ressentiment contre les nantis génère de la colère», a-t-il souligné.

C’est pourquoi, a argumenté Pérouse de Montclos, on ne peut pas parier sur l’aide au développement, comme les croient beaucoup de personnes, pour apaiser ces tensions parce «qu’une aide au développement qui n’est pas accompagnée de garde-fous sérieux pour éviter son détournement, et d’un discours politique ferme, n’aura jamais aucun effet», a-t-il dit.

«Prenons l’exemple du Tchad : aujourd’hui, l’aide de la France consiste à payer les fins de mois des fonctionnaires tchadiens. Pourquoi ? Parce que l’argent de la manne pétrolière a été détourné. Donc au lieu de critiquer, le président tchadien Idriss Déby, fidèle allié sur le terrain militaire, on va continuer à injecter des fonds à perte. La France ne critique pas ses alliés, elle refuse de conditionner l’aide à des changements de gouvernance », a-t-il déploré.

Le chercheur français a ajouté que cela les dirigeants concernés l’ont bien compris : "aujourd’hui, la lutte contre le terrorisme, c’est la nouvelle rente des régimes autoritaires africains. De la même façon qu’on fermait les yeux autrefois sur les dictatures africaines à cause de la guerre froide, les régimes corrompus alliés à la France jouent sur la peur du djihadisme pour obtenir un soutien, et se racheter une conduite», a expliqué Pérouse de Montclos.

«Pour combattre le spectre d’une prétendue menace globale, on n’hésite pas à s’adosser à des dictatures, des régimes corrompus et impopulaires", a-t-il enchéri.

Perouse de Montclos a affirmé que l’intervention française au Sahel et au Mali est vouée à l’échec car, « je l’ai écrit dès janvier 2013 », a-t-il souligné avant de critiquer les coalitions anti-terroristes parce que les armées locales tuent plus de civils que les djihadistes comme au Nigeria et perpétuent le cycle de déstabilisation dans ces zones où elles sont censées protéger la vie et stabiliser la région.

«La réponse militaire ne suffit pas, c’est une œuvre de longue haleine. Je ne suis pas opposé aux interventions militaires par principe. Elles sont parfois légitimes. Mais en intervenant au Mali, on a dramatisé le risque que feraient peser ces groupes djihadistes. On nous a présenté Aqmi comme une menace transnationale qui risquait de déstabiliser l’ensemble de la zone en 2012. On nous a affirmé que l’intérêt national français était en jeu. Pourtant, est-ce que la France a connu des attentats terroristes menés par des groupes djihadistes d’Afrique subsaharienne ? Non ! », a-t-il justifié.

Le chercheur français a estimé que les coalitions anti-terroristes ont échoué jusqu’à présent parce qu’elles n’ont pas réussi à gagner la confiance des populations.

«J’ai de gros doutes sur la capacité du G5 Sahel à avoir le soutien de la population locale. Et s’il ne l’a pas, alors, ça ne marchera pas », a-t-il conclu.
-0- PANA BM/IS 31mai2018

31 mai 2018 14:56:05




xhtml CSS