Dakar, Sénégal (PANA) - Au moment où la ville de Dakar (Sénégal) s’apprête, dans une grande émotion, à accueillir la dépouille mortelle du journaliste sénégalais, Alcinou da Costa, dont l’inhumation aura lieu mercredi au cimetière Saint Lazare de Béthanie à Dakar, la PANA a recueilli, auprès de compagnons du défunt, le tracé des grands traits de celui en qui tous les témoignages s’accordent à reconnaître un homme dévoué pour le développement de la Presse africaine.
Diomansi Bomboté, journaliste malien, ancien fonctionnaire de l’UNESCO et un des compagnons les plus assidus du défunt, évoque « une convivialité sans frontières » qui, selon lui, semble « camper le plus la personnalité et la philosophie de vie de celui qu’il appelle affectueusement « Grand Al ».
« Il a fait de l’ouverture aux autres sa principale doctrine, sa raison de vivre. À Abidjan, Ouagadougou, Bamako, Windhoek, Kigali, Kinshasa, Libreville, Brazzaville, Bangui, partout en Afrique, il était chez lui. Sa spontanéité traduisait son souci constant de créer autour de lui une certaine sécurité affective universellement reconnue », fait-il remarquer.
« Plus taquin que lui, c’est impossible ! Au premier contact, le nouveau est désorienté par un rudoiement déstabilisateur. « Viens par ici toi et ne fais pas le malin. Tu te prends pour qui, toi ? ». Grands de ce monde ou modestes citoyens, même tarif ! Puis soudain, sa grosse main s’abat sur votre épaule avec une tout aussi surprenante tendresse infinie. Votre présentation à l’assistance qui suit ne vous donne qu’une envie, vous enfouir mille pieds sous terre, tellement vous êtes noyé sous les éloges », raconte M. Bombote qui reconnaît qu’Alcinou lui . a inspiré sa propre approche de la vie, « être sérieux, sans se prendre au sérieux », précisant que « les êtres les plus réservés, les plus introvertis fondent comme neige au soleil à son contact ».
De cette soif des autres, le journaliste malien fait découler d’autres traits de caractère : « D’abord, la générosité. Toujours enclin à s’épancher sur les cas de détresse les plus désespérants. Il bougonne, il maugrée, mais inexorablement, il est présent ! Pas seulement matériellement, mais surtout moralement. Pour dissiper le doute et doper le moral, on peut compter sur lui. Pour défendre les cas sociaux ou professionnels, sa ténacité vient à bout de toutes les résistances. Comme médiateur de l’UNESCO, après sa retraite, il était l’avocat préféré des fonctionnaires en situation délicate », poursuit-il.
Selon son compagnon, « c’est la même générosité qui le caractérise dans les échanges politiques ou même à prétention intellectuelle entre amis. Il se méfiait des hommes politiques qui exploitaient les instincts primaires de leurs militants. Il avait en horreur toute position extrémiste, toute affirmation dogmatique, qui, selon lui, ne peuvent que mener au despotisme. Les détenteurs de vérités immuables ont dû souvent faire marche arrière devant sa résistance froide et tenace et remettre en cause leurs jugements à la lumière de sa perspicacité ».
« D’une grande capacité d’écoute, il était cependant loin d’être l’entonnoir dans lequel les idéologues de tous bords pensaient pouvoir verser leurs certitudes éternelles, révèle Diomansi Bomboté, affirmant qu’il « était toujours animé de ce doute cartésien qui est, au fond, la marque véritable de vrais intellectuels, non par les diplômes mais par la confiance en soi, par une attitude faite de sérénité, d’ouverture d’esprit sous-tendue par la tolérance, pas la tolérance condescendante, expression de la pitié mal habillée ou d’une supériorité hautaine, mais la tolérance-justice qui reconnaît le droit à l’expression aux esprits les plus iconoclastes ou les plus retors ».
Et d’admettre que « Al était l’incarnation de cette tolérance qui est le symbole de la grandeur d’âme. Il était curieux de tout et se tenait au courant des nouveautés technologiques les plus récentes. Son esprit était en ébullition permanente ».
Pour ce journaliste malien, « Parler de la générosité d’Al, c’est aussi évoquer son sens de l’humilité. Mais humilité chez lui ne signifiait pas indifférence ou manque de personnalité devant ce qu’il estime être irrationnel ou relever de la bêtise absolue. Il savait se montrer intransigeant. Mais la contestation a des limites chez lui. Dans ses moments de colère, il bougonne, entre en transes, les narines se dilatent, le front se plisse et se fissure, le verbe se fait acerbe, la lèvre inférieure en bataille se déploie comme pour happer la proie. Puis, un raclement de la gorge dissipait tout. Le tempérament conciliant reprenait le dessus sur la vindicte ».
Egalement ancien fonctionnaire de l’UNESCO, Diomansi Bomboté parle de la générosité, qui, chez Al, « se conjuguait avec la franchise. Tous ceux qui ont travaillé avec lui, à l’Agence de Presse Sénégalaise, au Soleil, à l’UNESCO et plus tard à l’encadrement de la formation de jeunes journalistes, seront unanimes à reconnaître que la complaisance n’était pas le genre de l’homme. Son sens obsessionnel de l’organisation méthodique était difficilement conciliable avec les fantaisistes de l’«artiste » que j’étais à ses yeux. La rigueur et la précision étaient élevées au rang de religion. Il pouvait se montrer maniaque et intraitable. La légèreté, l’approximation étaient férocement traquées. En écriture, il fallait être solide pour ne pas craquer devant ses railleries, quand il trouvait le style bancal, l’expression torturée et douteuse ou la ponctuation impropre. Les Anglophones affirment « The devil is in the detail (le diable est dans le détail) ». Avec Al, le « diable » n’avait pas de répit ! »
« Voilà, c’est ce pan de beaucoup d’entre nous qui s’en est allé », conclut Diomansi Bomboté, pour qui « cet ancien coureur des 100 mètres, ce défenseur (football) opiniâtre de la Jeanne D’arc de Dakar, ce dirigeant de mouvements de jeunesse sénégalais et panafricain, ce militant catholique intransigeant à la foi universelle et ami de tant de chefs religieux musulmans, a tiré sa révérence, laissant orphelins sa fille Nani et ses frères, mais aussi toute la presse africaine à laquelle il avait dédié sa vie, avec l’appui constant de l’Agence Internationale Francophone (AIF). Il ne reste plus qu’à espérer que le dévouement du parrain à la cause de la presse africaine ne reste pas vain et puisse inspirer les générations futures ».
-0- PANA SSB/SOC 05septembre2011